03 novembre 2004
Le verrou de la porte du jardin au bout de l'allée
Aujourd'hui, dans mes fonds de tiroir, j'ai trouvé un verrou de porte. Ca a l'air tout bête, un verrou de porte. Mais celui-ci n'est pas n'importe lequel. Il est en métal et en Lorraine.
Pendant des années, pour aller dans le jardin je l'ai actionné sans faire attention, il fait partie de la maison. Il ne peut pas changer, comme tout ce qui l'entoure, puisque la maison ne peut pas changer. C'est là que j'ai passé des vacances depuis toujours, et jamais rien n'a changé.
J'y suis retourné ce week-end. Ca m'a fait très mal. Mais je me suis aussi senti heureux.
Heureux de retrouver le village de mes vacances, de sentir à nouveau l'odeur du chauffage au bois, de l'ensilage, du bois communal humide. Heureux de voir que les routes sont au même endroit, que les pentes vertigineuses que je prenais en vélo sont toujours aussi raide pour un enfant de six ans. Heureux de retrouver les araignées et leurs toiles, de sentir les restes du tas de grain dans le grenier, de voir les planches défoncées de ce même grenier. Heureux d'aller acheter ma brioche aux amandes pour le goûter. Heureux de retrouver plein de petites choses pas vues, senties, éprouvées depuis huit ans.
Huit ans depuis le premier (et pour l'instant le seul) décès qui m'aie vraiment marqué. Et c'est pour cela que j'ai eu très mal. Si la maison n'a pas changé dans l'ensemble, beaucoup a changé par rapport aux détails qui restent dans ma mémoire. Une bonne moitié des pièces (habitables ou non) ont changé, et pour certaines totalement. Je n'étais plus dans une belle ancienne ferme lorraine, mais dans n'importe quel pavillon en parpaing décoré par le 'constructeur'.
Le pire est qu'on m'a annoncé « Vas-y prends des photos, tout ça va être cassé. ». Sic. Je préfère la franchise au tournicotage, mais il est toujours possible de mettre des petites fleurs autour des uppercuts verbaux. Il était probablement très dur, voir impossible, de tourner l'annonce de manière plus douce, étant donnée l'énorme charge émotionnelle dans cette maison. Mais bon ...
C'est pourquoi j'ai décidé de parler de ce verrou de porte. Il est peut-être aussi vieux que la maison (1750, gravé sur la cheminée). Il est tout lisse là où on le tient pour ouvrir la porte. Il est rugueux un peu plus loin ; rouillé et lisse à l'endroit où il frotte contre la pierre calcaire du montant de la porte. Il grince un peu lorsqu'il frotte contre la pierre ou contre son support, mais rien de strident. On peut le bloquer de l'intérieur par un crochet qui ressemble à un croc de boucher, mais plus épais et moins pointu. On l'engage dans le verrou et on ne peut plus ouvrir la porte de l'extérieur.
Je sais bien que ce verrou ne doit pas évoquer grand-chose à beaucoup de gens. Mais il est associé à ma croissance : quelle aventure lorsque j'ai été assez grand pour l'ouvrir tout seul ! Quelle frustration lorsque j'ai été coincé dehors sous la pluie par un cousin facétieux ! Quel regret de ne plus le toucher et l'actionner qu'en pensée ... Il est toujours là, mais je ne peux pas aller régulièrement en Lorraine. J'espère ne pas savoir quand il ne sera plus là. Je veux garder l'espoir de le revoir, dans la pénombre du bout de l'allée, dans l'odeur qui monte de la cave. Dans le bonheur des mes souvenirs lorrains.
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